☀️ Série d’été — dernier épisode : Cédant/ Repreneur – adoptez des réflexes de Skipper 🌊

Rendre les clés d’une entreprise ou en prendre les commandes n’est pas simplement un échange formel, c’est une véritable odyssée en haute mer où le cédant, avec bravoure, apprend à lâcher la barre, tandis que le repreneur, avec détermination apprivoise un vaisseau qu’il n’a pas façonné. Comme toute grande aventure maritime, le succès ne se joue pas à l’instant où l’on coupe la ligne d’arrivée, mais se construit dans l’intensité des préparatifs et la finesse d’une cohabitation harmonieuse à bord, riche en émotions et en défis à relever ensemble.

La transmission d’une entreprise n’est pas une simple opération financière : c’est le passage de relais d’une histoire humaine. En abordant chaque étape — de l’audit rigoureux au passage de témoin bienveillant — comme une traversée partagée, vous transformez le choc du changement en une formidable dynamique d’avenir.

Sortons les journaux de bord pour retracer les escales décisives de cette traversée humaine.

1. L’inventaire avant de larguer les amarres : l’audit de conformité et l’évaluation du navire

Avant de lancer un voilier dans les 40e Rugissants, on ne se contente pas d’admirer la fraîcheur de la peinture de coque. On descend dans la cale, on inspecte la structure en carbone, on teste la tension des haubans et on vérifie chaque vanne à bord. Dans une reprise d’entreprise, l’audit de conformité et l’évaluation financière constituent cet inventaire sans concession.

L’enjeu n’est pas de débusquer la faille pour faire couler le projet, mais de mesurer précisément la navigabilité du navire et de s’assurer qu’il résistera aux tempêtes économiques à venir.

💡 L’exemple du large — l’inspection du gréement avant le grand départ : lors des vérifications de jauges avant une course autour du monde, les experts techniques auscultent chaque centimètre du bateau à l’ultrasons. Un skipper d’expérience comme Thomas Ruyant sait que la plus petite micro-fissure invisible à l’œil nu dans le mât peut provoquer un démâtage à 3 000 milles de tout secours.

De la même façon, lors de l’audit d’une entreprise (juridique, fiscal, social et financier), le repreneur ne cherche pas un « bateau neuf » — qui n’existe pas —, mais un inventaire lucide : l’état réel des contrats clients (la voilure), la santé de la trésorerie (la réserve d’eau douce) et les passifs cachés (l’eau dans la cale).

En entreprise, cette phase d’évaluation et de diagnostic exige de dépasser les apparences pour regarder la réalité opérationnelle en face :

  • Le diagnostic de structure (l’audit financier et juridique) : examiner les bilans, la récurrence de l’EBITDA et les engagements hors bilan, c’est vérifier la solidité du bordé. Si une fissure fiscale ou un litige prud’homal existe, il vaut mieux le colmater au port que de le découvrir au milieu de l’océan. Par conséquent, il est également crucial d’analyser les tendances historiques, d’évaluer les projections futures et de prendre en compte les impacts potentiels des changements réglementaires sur la structure financière. Un audit minutieux, associé à des évaluations approfondies, peut prévenir des complications majeures qui pourraient survenir à l’avenir.
  • L’évaluation des hommes et du savoir-faire (l’équipage) : un bon navire ne vaut rien sans un équipage qui sait régler les voiles. L’audit humain permet de mesurer la dépendance de l’entreprise envers son dirigeant historique et d’évaluer la maturité des équipes clés destinées à rester à bord.

Le Cédant se met à nu car vous révélez parfois des vulnérabilités insoupsonnées ce qui nécessitent souvent tact et humilité

C’est la phase la plus délicate, la plus subtile, mais aussi la plus belle de l’aventure. Pendant quelques semaines ou quelques mois, deux skippers se retrouvent sur le même pont. L’un connaît chaque grincement de la structure, chaque habitude des clients et chaque courant de son marché ; l’autre arrive avec sa vision, son énergie et son cap.

Si la gouvernance n’est pas clarifiée, la cohabitation tourne vite à la lutte d’influence. Si elle est orchestrée avec élégance et humilité, elle devient un passage de témoin fluide et rassurant pour l’équipage.

2. Le passage du témoin en pleine mer : La cohabitation entre cédant et repreneur

💡 L’exemple du large — La passation entre Samantha Davies et Violette Dorange : quand Samantha Davies transmet les commandes de son IMOCA à la jeune Violette Dorange, il ne s’agit pas simplement de lui céder la barre d’un voilier de compétition. C’est un véritable passage de témoin intergénérationnel.

La navigatrice d’expérience ne cherche pas à modeler Violette à son image, ni à lui dicter sa façon de régler les voiles dans la tempête. Elle lui transmet l’histoire et l’âme du bateau : la façon dont la coque résonne sous l’impact des vagues, la limite structurelle à ne pas franchir, ou la mémoire fine des réglages accumulée au fil des milles et des tempêtes. C’est l’équivalent, pour un dirigeant qui cède son entreprise, de transmettre la culture maison, la sensibilité particulière d’un grand client ou la mémoire tacite des équipes.

Violette Dorange succède à Samantha Davies à la barre de l'Imoca rouge et blanc.

Violette Dorange succède à Samantha Davies à la barre de l’Imoca rouge et blanc initiative coeurs. | JEAN-LOUIS CARLI / ALEA

Mais au moment d’affronter l’océan, la skipper aguerrie sait s’effacer. Samantha laisse la place à la jeunesse, à l’audace et au style propre de Violette. Elle accepte que la nouvelle génération écrive sa propre trajectoire, prenne ses propres risques tactiques et gagne la légitimité du commandement face au grand large.

Quand un marin d’exception transmet un bateau ou accompagne un plus jeune skipper, il ne cherche pas à imposer sa manière de barrer. Le vieux loup de mer transmet la « mémoire du navire » : comment le bateau réagit dans la mer formée, la sensibilité de tel winch, la manière d’aborder les clients ou fournisseurs historiques.

Mais dès que la mer se lève, le marin expérimenté sait faire un pas en arrière pour laisser le nouveau skipper prendre ses propres décisions et affirmer son autorité auprès de l’équipage.

En somme, une cohabitation sur le pont : transférer l’expérience sans bloquer la barre.

En entreprise comme en mer, réussir une transmission ce n’est pas former un double de soi-même : c’est donner à son successeur toutes les clés du navire pour qu’il devienne, à son tour, le seul maître à bord.

Dans le quotidien d’une transmission d’entreprise, cette transition exige un équilibre subtil entre posture et transmission.

3. Changement d’équipage : rassurer les marins

Changer de capitaine est toujours un moment de haute tension à bord. Lorsque le cédant quitte le pont, le premier réflexe de l’équipage n’est pas de regarder le nouveau cap, mais de scruter le visage du nouveau skipper. Des questions silencieuses traversent alors les ateliers et les bureaux : « Va-t-il changer nos méthodes ? Sommes-nous en danger ? Va-t-il respecter notre travail ? »

💡 L’exemple du large — Samantha Davies et la reprise de flambeau sur Initiatives-Cœur :

Samantha Davies skippera le bateau de Tanguy de Lamotte à la suite de leur co-navigation officialisée pour la passation. Leur transition s’est achevée après leur participation commune à la Transat Jacques Vabre en novembre 2017. | PHOTOS YANN RIOU / POLARYSE / INITIATIVES-CŒUR (BATEAU) – VINCENT CURUTCHET / ALEA (PORTRAIT)

Quand Samantha Davies prendra seul les commandes du 60 pieds Initiatives-Cœur à la suite de Tanguy de Lamotte pour son troisième Vendée Globe en 2020-2021, la transition ne concerne pas seulement la machine, mais toute l’équipe technique et opérationnelle qui vit pour ce bateau.

Plutôt que d’imposer d’emblée une nouvelle méthode de travail ou de modifier la préparation du navire, Samantha s’est d’abord immergée dans le quotidien de l’équipe shore (les préparateurs).

Elle a pris le temps d’écouter les marins, de comprendre les réglages historiques et de valoriser le savoir-faire de chacun. En montrant qu’elle respectait l’héritage tout en apportant son exigence et sa bienveillance, elle a transformé une transition délicate en une adhésion totale de son équipage.

Comment le nouveau dirigeant gagne la confiance de ses équipes dès les 100 premiers jours : les 100 premiers jours ne servent pas à faire des étincelles ou à réaliser des manœuvres spectaculaires. Ils servent à installer la confiance, à apaiser la houle de l’incertitude et à prouver à l’équipe que le navire est entre de bonnes mains.

Dans le quotidien de la reprise d’entreprise, réussir ses 100 premiers jours auprès des équipes repose sur trois leviers fondamentaux :

  • La tournée des postes (l’immersion dans la vie du bord) : durant les premières semaines, le nouveau dirigeant doit impérativement passer du temps sur le terrain pour saisir pleinement les dynamiques internes. Monter au mât avec le gréeur et descendre en cale avec le mécanicien est essentiel : cela signifie échanger directement avec chaque pôle (production, ventes, logistique, administratif). Écouter sans juger permet de comprendre le quotidien réel de ceux qui font tourner la machine, tout en établissant des relations de confiance, fondamentales pour une collaboration efficace à l’avenir. Cette immersion est cruciale pour cerner les défis rencontrés par les équipes et identifier les axes d’amélioration à mettre en œuvre.
  • La clarté sur la feuille de route (fixer le cap sans brusquer la voilure) : rien ne rassure plus un équipage qu’un capitaine qui sait où il va. Dès les premières semaines, le repreneur doit partager une vision claire, réaliste et rassurante. Il ne s’agit pas d’annoncer un grand virage stratégique immédiat, mais de fixer les priorités des prochains milles et de réaffirmer la continuité des valeurs de l’entreprise.
  • La valorisation des victoires rapides (quick wins) : pour prouver sa valeur sans bousculer l’organisation, le nouveau dirigeant doit identifier les dysfonctionnements du quotidien qui empoisonnent la vie des équipes et y apporter des solutions rapides (remplacer un outil obsolète, simplifier une validation, débloquer un budget attendu). En améliorant la vie du bord dès le départ, il démontre par les actes qu’il est là pour faire gagner l’équipe.

⚓ Le point de vue du Skipper

« Au final, on ne transmet pas un navire en lui coupant les amarres depuis le quai. La vraie réussite d’une transmission se mesure au moment où le cédant descend à terre en annexe, avec le sourire, pendant que le navire continue de filer à bonne vitesse, porté par un nouveau capitaine et un équipage serein. »

Bonne traversée à tous les bâtisseurs et repreneurs d’entreprises, et gardez l’œil sur l’horizon !

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